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Le Baron de la Cloche Convertir en PDF Version imprimable Courriel
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Troublant mon sommeil, je perçois comme un bruit de casseroles que l’on bouscule sans vergogne. -Alors militaire, tu te réveilles enfin. J’écarquille difficilement les yeux et mesure avec angoisse ce monde qui m’entoure. Quel est cet homme jovial tout poilu, tout barbu qui m’interpelle avec tant de vigueur ? -T’occupes, mec, ici dans le coin on m’appelle le baron de la cloche. M’est avis qu’en tant que troufion, tu ne roules pas sur l’or. Donc t’as pas à te faire du mouron pour ton portefeuille. J’étais là, tout penaud, square d’Anvers à Paris, réalisant petit à petit que j’avais dormi sur un bac et que de l’autre côté un clochard avait fait de même. Les bruits de casseroles que j’entendais confusément dans mon sommeil était en fait des boites de conserve dont il se servait comme ustensiles de cuisines. Il avait bien raison mon inconnu. Je n’étais guère riche puisque mes seules économies m’avaient servi à prendre le train aller-retour à partir de Châteauroux pour venir passer un week-end dansant à Pigalle. Une fois sur place, il ne me restait qu’à limiter les frais de bouche et puis essayer de me faufiler en soirée dans une boite de nuit. J’avais repéré à la « boule noire » une petite table libérée comportant encore un verre à moitié vide. Il suffisait de m’asseoir et de laisser croire aux divers serveurs pas toujours physionomistes que c’était ma place. Restait ensuite après le dernier tango qu’à rejoindre le « dortoir » le plus proche en attendant la journée du lendemain. C’était encore le temps où l’on ne se posait pas trop de questions sur la sécurité et sur toute une faune plus ou moins à l’affût de quelques tentations.

Il m’arrivait donc de dormir souvent un peu partout à la belle étoile. Dormir au square d'Anvers était un luxe que je m’offrais cette fois ci tout en découvrant un autre Paris pittoresque avec notamment ce jour là mon fameux « baron de la cloche ». Quel age pouvait-il avoir ? Allez savoir avec cette barbe !... Désormais, quasiment bien réveillé et plein de curiosité j’apprenais qu’il n’avais pas envie de changer de situation, laquelle était parfois d’un bon rapport : -Sais-tu que dans le quartier on me donne souvent de l’argent ! Les filles, tu vois qui je veux dire, embrassent ma barbe et si elles font des passes, elles disent que je leur ai porté chance. Veux-tu un coup de rouge ? J’apprenais au surplus que les cordonniers, bref les « bouifs » tel qu’il les appelait, lui offraient souvent des chaussures plus ou moins dépareillées. J’apprenais encore que certains épiciers voisins lui donnaient quelques fruits invendus. J’apprenais en outre que les fameux policiers « hirondelles » en vélo n’étaient pas trop vaches avec lui. Bref, Pigalle était assurément pour lui un village où il faisait bon vivre. Cétait sans aucuns doutes « La place au petit jet d’eau » de la chanson créée par Ulmer. -As-tu faim ? Allez viens, je t’offre le «ptit dèj ». Boire du rouge de bon matin dans une ancienne boite de lait n’était pas chose facile pour un tout jeune provincial non habitué à la piquette mais par contre j’étais bien partant pour le petit déjeuner. Et c’est ainsi que notre curieux duo, le jeune sans le sou et le vieux plein de poils aux habits rapiécés déambulent un dimanche d’automne aux alentours du Moulin Rouge à la recherche du premier bistrot venu. -Un crème et des croissants pour deux, patron, décide mon compère ! Sais-tu que ça fait 25 ans que j’ai remplacé le lait et le café par du rouge. Tu te rends compte ce que tu me fais faire ! Je devine dans son propos une malice qui me fait derechef affectionner ce drôle de baron. Nous conversons longuement et j’appréhende l’instant où nous allons devoir nous séparer. Nous reverrons-nous ? J’en doute avec néanmoins une lueur d’espoir. Son ultime adieu sera quelques francs qu’il me mettra d’autorité dans la poche. -Allez salut la bleusaille ! Passe un bon dimanche à Paname et si t’as besoin d’une gâterie dans le quartier, vas voir Lili, ma copine du bar de la rue Fontaine. Elle te fera des envolées dont t’as pas idée. Connais-tu le truc du parapluie Japonais ? -Au revoir baron et surtout bonne chance pour toi ! J’avoue que tu demeureras désormais pour moi le seul vrai père Noël existant. J’ai vieilli et je ne connais toujours pas son truc du parapluie japonais mais je continue de croire au Père Noël, tout au moins à celui-là.

Revenant quelques années plus tard du Congo Brazzaville et ma situation financière s’étant nettement améliorée, je retournais aussitôt à Paris en espérant le revoir et surtout revivre ces instants dont l’image demeurait encore très vive en moi. Arpentant l’avenue de Clichy puis Pigalle, j’interrogeais ici et là les « filles » qui l’avaient connu. L’une d’elles se souvenait et me racontait les larmes aux yeux qu’on avait trouvé mon « complice d’un matin » mort de froid sur un banc du square d’Anvers. Le même banc, peut-être, où je l’avais rencontré. J’avais 20 ans et je n’ai jamais oublié mon « Baron de la Cloche ».

EREME

 



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