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Place des Vosges Convertir en PDF Version imprimable Courriel
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Dimanche après-midi, temps d'hiver, malgré le soleil pâle qui joue entre deux nuages à faire croire aux passants qu'il est bien là, comme en répétitions pour le printemps qui ne tardera plus.
Peu importe, j'ai mon manteau, mon écharpe, mes mitaines, et la fraîcheur de l'air me grise, je respire à pleins poumons cet air pourtant bien loin de celui des montagnes puisque je suis à Paris, en pleine ville ... Paris, oui, mais Place des Vosges ! Ses terrasses de café, ses antiquaires, ses commerces de luxe, ses arcades sous lesquelles la lumière et l'ombre se dessinent alternativement en rayures parallèles, au hasard d'accrochages aux grilles closes des magasins fermés; de temps à autre, au hasard d'un porche, un artiste de rue, peintre, acteur muet ou chanteur lyrique - quelle voix avait ce contre-ténor au costume improbable !

Je déambule à couvert, abritée sous les galeries. Mon regard se porte tantôt vers le jardin et les fontaines, tantôt vers les boutiques, presque toutes ouvertes en ce dimanche après-midi.

Les galeries me font de l'oeil. Certaines exposent des oeuvres qui me semblent incontestablement meilleures que certains tableaux vus la veille au Musée de l'Orangerie ... mais rien de plus subjectif que le goût artistique !

Celle-ci m'attire par sa grande vitrine lumineuse. Je m'en approche, curieuse des taches de couleur vive que j'y devine. Ce sont des sculptures, ou des moulages, je ne sais pas, rouges, verts, ocre; personnages aux courbes oniriques liés les uns aux autres dans des mouvements de lutte ou de danse, je n'arrive pas à le définir - mais je suis fascinée.

Je reste un long moment à les détailler du regard; je n'ai pas envie d'entrer dans la galerie; je suis bien dehors, devant cette vitrine, comme invitée au spectacle qui se révèle pour moi dans cet aquarium géant.

Je sors de ma contemplation rêveuse et parcours des yeux le décor. Les sculptures occupent presque tout l'espace mais tout au fond, sur la droite, voici le bureau du galeriste; un long bureau rectangulaire et laqué de blanc, sur lequel on a, dans une négligence qui n'est qu'apparente, déposé une pile de catalogues; seul objet sur ce bureau à l'exception d'un écran d'ordinateur - plat et design, bien entendu.

Je ne cherche pas particulièrement à savoir quelle tête peut bien avoir le galeriste, mais je souris lorsque la chaise en plexi pivote sur son axe, me révélant celui que je ne m'attendais pas à trouver siégeant à la place de choix de cette galerie de luxe : un petit garçon de sept ans tout au plus, avec des lunettes bleues, fort affairé à colorier, à l'aide de feutres de couleur, le dessin d'un superhéros dont on lui a visiblement tiré une copie papier d'après l'image qui s'affiche sur l'écran de l'ordinateur. L'enfant s'applique, penché sur son dessin, jetant régulièrement un coup d'oeil à son modèle avant de reproduire les couleurs sur sa feuille, un bout de langue sorti de la bouche et apparemment totalement indifférent aux visiteurs du lieu qui se contentent de lui jeter un oeil amusé avant de partir à la recherche du "vrai" galeriste.

Ce petit garçon est si adorable, dans son application et sa totale innocence, que je m'attarde, et le regarde un long moment, amusée. Il doit percevoir mon regard car soudain il s'interrompt, lève les yeux vers moi et réalise que je l'observe. Mais il était si concentré sur sa tâche qu'il n'a pas levé de sa feuille le gros marqueur noir avec lequel il surlignait les contours de Batman, et alors qu'il me regarde, le feutre glisse, à son insu, hors du papier et trace deux longues lignes sur la surface vierge du bureau vitré. L'enfant me signifie mon congé en détournant les yeux et en reprenant son travail, mais c'est alors qu'il aperçoit les deux épais traits noirs qui maculent le bureau. L'effroi se dessine sur ses traits, et moi, je ne peux retenir un éclat de rire qu'il doit entendre, ou deviner, à travers la vitrine, car il se tourne à nouveau vers moi et je lis sur ses lèvres les mots qu'il articule alors à mon adresse, en silence, les sourcils froncés : "Chut ! Tais-toi !" Visiblement paniqué à l'idée de la réaction de sa mère lorsqu'elle constatera les dégâts, il tente d'effacer les traces en les frottant du bout des doigts; mais en vain ! Et plus il panique, plus je ris; et plus il me jette des regards courroucés en me répétant silencieusement : "Mais chut ! Chut ! Tais-toi !"

Le spectacle est adorable malgré la peur du petit garçon - peur qu'il réussit à maîtriser quand il réalise qu'il est inutile d'essayer de faire disparaître les traces de son inattention, et rend les armes en détournant les yeux de la vitrine (et de moi) pour affronter, apparemment résigné, la sanction maternelle qui ne saura tarder. Ses lèvres articulent un timide "Maman ?" et une femme en tailleur beige traverse la galerie pour le rejoindre devant le bureau. Levant les yeux vers sa mère, de derrière ses lunettes bleues, l'enfant fait doucement glisser son coloriage, faisant apparaître les marques de feutre sur le verre. Il me jette, au passage, un bref regard : me prend-il à témoin de son tourment ou me reproche-t-il d'en être responsable ? Mais sa mère lui sourit et s'éloigne, sans doute à la recherche d'un dissolvant adapté. L'enfant tourne à nouveau les yeux vers moi, mi-soulagé mi-contrarié du fait que j'aie assisté à sa disgrâce; je lui jette un clin d'oeil entendu et m'éloigne, riant encore de cette scène inattendue.

Petit garçon aux lunettes bleues, te rappelleras-tu, dans quelques années, la femme au grand manteau que tu avais fait tellement rire, de l'autre côté de la vitrine, ce dimanche de janvier ?

Merci à toi, en tous cas, pour cette spontanéité; elle est la même pour tous les enfants, qu'ils grandissent sur les terrains de hand désaffectés des cités de banlieue, ou dans la ouate des galeries de la Place des Vosges ...

Emmanuelle CART-TANNEUR

Retrouvez d'autres textes d'Emmanuelle CART-TANNEUR sur son blog: http://emma-carpe-diem.bloxode.com

 



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