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Au début des années cinquante, la télévision était encore un luxe que mes parents ne pouvaient s’offrir. Nous n’en éprouvions aucune frustration. Le grand poste de radio en acajou trônait sur le buffet de la cuisine et rythmait la journée de ses ritournelles publicitaires immuables. Je les connaissais toutes ou presque. Elles chantaient dans ma tête tandis que je jouais sous la table avec mes poupées. Je me les répétais comme une incantation, j’en prononçais chaque syllabe comme une gourmandise. L’hiver surtout était propice à ce recueillement radiophonique, nous isolant un peu plus des rigueurs climatiques extérieures. Ces soirs là, nous dînions tôt dans la chaleur de la cuisine, les volets tirés, le poêle à charbon chargé pour la nuit. Le repas terminé, mon père restait assis, attentif à l’écoute du bulletin des informations tandis que ma mère, debout devant l’évier, lavait la vaisselle à petits bruits. J’attendais.

Les rumeurs de guerre - il me semblait qu’il y en avait toujours une quelque part - se heurtaient au bruit des couverts remués dans la bassine. J’attendais. Sagement. Les bruits du monde n’étaient rien comparés à la fureur musicale qui allait déferler sitôt les informations terminées. En quelques secondes un orchestre entier monterait à l’assaut de la TSF poursuivi par des chœurs scandant crescendo : Kléber Colombes, Kléber Colombes… ah ah ah ah ah ah ah !... J’ai su plus tard que c’était la symphonie du Nouveau Monde, du moins pour la musique. C’était alors l’indicatif du début de la soirée sur les grandes ondes, G O sur le poste. C’était surtout, pour nous, le signal rituel de la lecture familiale du soir.

Sa vaisselle terminée, ma mère tirait sa chaise près de la table de cuisine. Avant de s’asseoir, elle descendait la lampe de deux crans. Le cercle de l’abat-jour de verre dentelé s’agrandissait sur la nappe de toile cirée à carreaux bleus et blancs. J’étais déjà installée, la cordelière de ma robe de chambre rouge taillée dans une ancienne veste de maman, de la ratine de laine bien chaude, bien serrée autour de ma taille, le menton sur mes bras repliés à la limite du rond de lumière. Mon père éteignait le poste de radio où les envolées lyriques des pneumatiques Kléber Colombes étaient retombées après l’apothéose finale. Assis en face de nous, il ouvrait le volume des Misérables à la page marquée d’un signet et commençait à lire. L’ombre grise de Fantine dans la cuisine familiale ripolinée de blanc… ombre claire et frêle que la silhouette massive de Jean Valjean ne parvient pas à effacer… Avant ces misérables il y a eu un petit garçon sans famille, Rémi, et Oliver, et d’autres enfants tout aussi miséreux sur lesquels j’ai versé quelques larmes, mais le sort de Fantine !... ses dents, ses cheveux, des longs cheveux arrachés, coupés, vendus… Peut-on vendre autre chose encore ?... et pour finir, la maladie, une toux insidieuse, terrible. Je ne savais pas, en ces hivers de bronchite, qu’une toux peut être mortelle. Je m’empêche de tousser, dents serrées, le froid des ciseaux sur la nuque. Sauver Fantine ! La laisser à sa petite fille. Mais les phrases courent vers sa perte et le chapitre s’achève, implacable, irrémédiable, et je le sais depuis le début. Comme je sais que Jean Valjean ira sauver Cosette, on ne peut pas être malheureuse à ce point de mère en fille !

Mon père refermait le livre et s’extasiait sur le style de l’écrivain - au fil des années il en réunira tous les volumes – vantant ses engagements politiques et sociaux. Mais déjà maman donnait le signal du coucher, peu désireuse à cette heure tardive d’entamer une polémique sur Victor Hugo. Au lit, il est tard, la suite demain ! Bien au chaud sous mon couvre-pied, la rituelle cuillerée de sirop avalée, je m’endormais sur la vision d’une Fantine triomphalement accueillie dans un paradis peuplé de créatures célestes chantant ad libitum : Kléber Colombes, Kléber Colombes… ah ah ah ah ah ah ah !...

Annie MULLENBACH - NIGAY (Extrait de « Les opérettes d’Offenbach sont toujours à l’affiche »)

 



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