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Tous les matins, Eric faisait le tour de Molène. Ce n'était pas un exploit sportif. L'île a vaguement la forme d'une ellipse de 1200 mètres de long sur 800 mètres de large. Je laisse aux curieux le soin de calculer par eux mêmes la longueur du trajet. Notre ami commençait presque toujours son circuit par le port, histoire d'y saluer les anciens et de recueillir les derniers potins. Ce Dimanche il y en avait un, de potin, qui sortait de l'ordinaire. Du tout frais. Le voilier de dix mètres arrivé hier en fin de matinée s'était échoué deux heures plus tôt sur les roches bordant l'avant port. Juste au pied du Kastell-an-Daol, afin sans doute que les clients du café puissent profiter du spectacle.
C'était un fin voilier, un yak comme on dit à Molène de toute embarcation de plaisance propulsée par la force du vent. Avec un fort tirant d'eau qui facilitait le louvoyage en haute mer mais n'était pas du tout conçu pour raser les cailloux dans les zones mal pavées du Nord Finistère.
La mer descendant encore jusqu'en fin de matinée, le moins qu'on puisse dire est que le yak n'était pas sorti de l'auberge. Quelques bonnes âmes aidaient le propriétaire à garnir le flan de son bateau des matelas de la cabine et de quelques pneus récupérés ici ou là. Il n'y avait rien d'autre à faire.
Entre l'île elle-même et l'ilot du Ledenez, le port de Molène, asséchant à basse-mer, est bien abrité des vents d'Ouest, mais grand ouvert aux furies de Nordet. Pas étonnant que les Molènais détestent ce vent qui se déchaîne souvent au printemps, quand un anticyclone s'installe sur les îles britanniques et qu'il fait grand beau sur le continent.
Les plaisanciers non avertis s'y laissent prendre. Ils arrivent vent portant sous le ciel bleu, profitent avec insouciance des charmes de l'île, mais au moment de repartir ils sont contraints, soit de foncer au moteur bout au vent, soit de louvoyer sous voilure réduite dans le chenal d'accés avant d'atteindre le phare des Trois Pierres. Dans certains cas extrêmes, il n'est pas exceptionnel qu'ils préfèrent laisser leur bateau au mouillage et rentrer sur le continent avec le Courrier des Iles. En espérant trouver le week end suivant des conditions plus favorables.
Ce Dimanche, dès le petit jour, cette saleté de vent de Nordet s'était établi. A l'Est, le ciel rouge était de mauvaise augure. La brise menaçait de fraichir. Le type du voilier avait donc sagement décidé d'appareiller. Confiant dans son moteur, il embouqua le chenal sans prendre la peine de hisser, ne serait-ce que la grand-voile. Sa confiance était bien mal placée. Au bout d'une centaine de mètres, la machine tombait en panne. Le bateau se mit tout de suite en travers du vent puis dériva jusqu'au pied du café-restaurant pendant que le gus essayait désespérément de relancer son moteur.
Plus de peur que de mal. A présent que le yak était à demi couché sur les roches couvertes de goëmon, il ne restait plus qu'à attendre que la mer remonte.
Après le repas de midi, Eric et Marie, sa compagne, jouaient dans le jardin avec leur petit dernier lorsque Louis, le président de la station de sauvetage, s'annonça. Il était accompagné d'un type assez distingué. "Salut Eric. Monsieur est le propriétaire du voilier qui s'est échoué ce matin dans l'avant-port. Il est médecin dans la région brestoise. Son bateau est basé à l'Aber-Wrach. Il doit absolument rentrer ce soir sur le continent mais ne veut pas laisser son voilier au mouillage à Molène ". "En effet, je suis de garde le prochain week-end et qui sait quel temps nous aurons dans quinze jours ?". "Je comprends bien, mais en quoi puis-je vous aider ?". "Le docteur souhaite appareiller dès que le bateau sera à flot, mais son moteur est en panne et il ne connait pas bien les dangers de l'archipel ".
Eric, qui était le seul voileux de l'île, pensa qu'on était venu lui demander conseil. "Le vent de Nordet s'est calmé en fin de matinée, mais il va fraîchir avec la marée montante. Pour monter à l'Aber-Wrach, votre voilier devra tirer des bords sous voilure réduite, vent contre courant, en équipage familial, avec arrivée de nuit dans les roches de Portsall ! On oublie tout de suite ! Il y a certes Lanildut, beaucoup plus proche, mais avec toujours le louvoyage par vent fort dans une mer hachée, en outre l'entrée du port est très étroite, bout au vent, sans moteur, on oublie aussi. Reste Le Conquet, aux allures portantes et à l'abri des îles. C'est sans conteste la meilleure option". "C'est aussi mon avis", intervint le patron du voilier. "Mais il faut traverser un vrai champ de cailloux. Sans moteur et avec mon fort tirant d'eau, j'hésite à m'y engager tout seul".
"Alors Eric , qu'en dis-tu ?".
"Louis, je te vois venir, mais tu oublies que demain je bosse. Convoyer le voilier de Monsieur me force à passer la nuit au Conquet et à prendre le Fromveur demain matin pour rentrer sur l'île. Or, tu sais bien que le bateau n'arrive à Molène qu'à onze heures. Mes élèves seront ravis, mais sans doute pas les parents, ni les autorités académiques". "J'ai tout prévu. La SNSM du Conquet doit faire tourner de temps en temps le moteur de son Zodiac. Le président de la station avait justement l'intention de le faire lui-même un de ces jours. Voilà une excellente occasion. Il peut te ramener demain matin dès la première heure". "Bien entendu, je m'occuperai de vous héberger ce soir", précisa le docteur.
Eric pensa que c'était la moindre des choses. "En ce cas... Qu'en dis-tu Marie ?". Sa compagne eut un petit sourire résigné.
Vers dix-sept heures, le yak était tout près de flotter. Un canot lui avait passé une amarre afin de le remorquer jusqu'au milieu du port. Eric attendait la fin de la manoeuvre dans un second canot. Hubert, le plus jeune équipier sur le canot de sauvetage l'avait rejoint. Il ne connaissait rien à la voile mais Louis avait pensé qu'en cas de problème, sa paire de bras ne serait pas de trop. Il était enchanté de partiper à cette petite balade inattendue et le faisait savoir. Eric n'était pas mécontent d'avoir un joyeux compagnon pour passer la soirée.
"Nous allons sortir du port par la passe Sud, puis emprunter le chenal de la Chimère. Une fois viré Béniguet , il nous faudra tirer quelques bords pour remonter jusqu'au Conquet. Ce n'est pas la route la plus courte. Avec un vent mieux placé, je serais passé par le Crom. Mais avec le fort tirant d'eau du voilier, je préfère raser le moins possible les cailloux".
Hubert et le docteur hochèrent la tête en signe d'approbation. Eric se dit in petto qu'il aurait pu proposer n'importe quoi. Les types lui faisaient systèmatiquement confiance. Ce finaud de Louis n'avait pas du se priver de faire dans le dithyrambe.
On ne peut emprunter la passe Sud de Molène qu'aux approches de la pleine mer. Pour franchir au meilleur endroit le seuil asséchant à partir de mi-marée, il faut maintenir son bateau dans l'alignement d'une petite maison à volets verts par le feu du bout de la digue. Comme la petite maison est entourée de copines, mieux vaut bien connaître les lieux pour emprunter la passe. Surtout avec près de deux mètres de tirant d'eau.
Eric pris d'emblée la barre afin d'être sûr que le voilier respecte l'alignement. Le yak filait sous grand voile et foc numéro un. Inutile d'envoyer le génois pour vouloir gagner en vitesse, l'essentiel étant ici d'avoir un bateau manoeuvrant.
Lorque le yak embouqua le chenal de la Chimère, le docteur descendit dans la cabine rejoindre sa petite famille. Eric ouvrit un peu le plan de voilure. " Plus le vent devient portant plus il faut choquer les voiles, à la limite du fasseyement", expliqua-t-il à son équipier qui n'en perdait pas une.
Mais s'il n'avait jamais tenu l'écoute d'un voilier, il connaissait l'archipel par coeur pour l'avoir sillonné depuis l'enfance, en particulier pour la récolte du "petit goémon", cette algue rouge qu'on faisait ensuite sécher sur le port de Molène avant de la revendre à une usine du continent. Il savait que de sympathiques bestiaux ne tarderaient pas à se manifester.
Tiens, justement...
"Les enfants, voulez-vous voir les dauphins ?". Deux petites têtes apparurent dans la descente. Hubert leur fit voir une petite troupe de ces joyeux cétacés. "C'est super ! On en a déjà vu à la télé, mais jamais en vrai". "Eh bien, dans ces parages, on peut les voir presque tous les jours. Ils s'amusent à faire des aller-retour entre Quémenez et les Pierres Noires". "On dirait qu'ils veulent jouer avec nous". La dame apparut à son tour. "Vous voulez des crêpes et un bol de cidre ?".
C'est dans cette ambiance bon enfant qu'on arriva jusqu'au sud de Beniguet. "A présent, on va remonter au vent jusqu'au Conquet. Avec un fin voilier comme le votre, on ne devrait pas avoir beaucoup de bords à tirer". Le yak prit un peu de gite mais on sentait qu'il était à son affaire. Un vrai bateau de près. Cependant, Eric se félicita de n'avoir gréé que le foc numéro un. Avec le génois, on aurait été surtoilé.
Trois silhouettes leur faisaient de grands signes au pied de la cale du canot de sauvetage. "On va y accoster". Eric mit le bateau bout au vent pour descendre la grand voile, puis laissa porter sous foc seul. Il fit affaler à son tour la voile d'avant, puis, à sec de toile, le bateau fila sur son erre. Hubert, une amarre à la main, sauta prestement sur la cale.
"Accostage à l'amiral", apprécia un vieux monsieur distingué qui se présenta comme le président de la station de sauvetage. "Louis m'a prévenu. C'est d'accord pour demain matin, ça nous fera l'occasion d'aller le saluer dans son île. Quant à vous docteur, n'ayez aucun souci. Nous allons immédiatement amarrer votre voilier sur un solide corps mort. Vous pouvez rentrer chez vous en toute confiance".
Justement, des gens sortaient d'une voiture en faisant de grands signes. Le docteur arbora une mine radieuse. "Ce sont des amis, je leur ai téléphoné avant le départ de Molène. Ils vont nous ramener". "Et nous ?", s'inquiéta Hubert. "Ah oui, c'est vrai... Vous n'avez pas de point de chute au Conquet ?". "Non. Il n'était pas prévu que vous vous chargiez de nous héberger ?". "Peut-être l'Hotel ?". "Juste au-dessus, vous avez l'Hotel Sainte Barbe", intervint le président, "c'est le meilleur de la région".
Le docteur changea légèrement de mine.
"Très bonne idée", apprécia Eric, qui connaissait l'établissement.
"Mais il vaut mieux y aller de suite si vous voulez dîner, il est déjà vingt et une heure, et au Conquet, on n'est pas à l'heure espagnole".
A présent qu'il était tiré d'affaire, le docteur ne manifestait pas un enthousiasme excessif. Eric pigea du premier coup d'oeil.
"Le mieux serait de nous y accompagner afin que vous demandiez aux hoteliers de vous adresser la facture. Ce sera plus simple pour tout le monde."
"Bonne idée, renchérit le président, je vais vous accompagner afin de faire les présentations".
L'hotelière s'excusa. A cette heure, les cuisiniers venaient de terminer leur service. Il faudrait que les gars se contentent d'une assiette anglaise.
"Vous ne pouvez pas faire un petit effort ?" demanda le président, "ce sont de valeureux sauveteurs avec, j'imagine, un solide appétit". Hubert hocha vigoureusement la tête.
"Passez dans la salle, je vais voir ce que je peux faire".
La salle était à demi pleine. Ses larges baies ouvraient directement sur la mer. Le soleil venait de disparaître, le crépuscule était époustouflant. Mais l'arrivée des deux sauveteurs détourna les convives de ce somptueux spectacle. En tenue de mer, dépeignés, ils faisaient sensation dans cet aréopage de petits bourgeois en goguette. Hubert, rustique, maladroit, mal rasé, regarda Eric d'un petit air inquiet. Son compagnon le rassura d'un clin d'oeil en levant discrètement le pouce. Le jeune matelot reprit donc sa dégaine et s'avança résolument vers la table qu'on leur proposait.
Une bonne surprise les attendait. Il restait des fruits de mer et l'on pouvait leur faire cuire une entrecôte !
"En ce cas, il nous faut commencer par du muscadet !". Hubert opina du chef... "Sur lie le muscadet ?". "Ca va de soi...".
Le serveur revint presque aussitôt, deboucha la bouteille et servit Eric. "Et moi ? Je n'y ai pas droit ?", s'indigna Hubert à haute voix pendant que le serveur attendait que son camarade donne son avis.
La suite du repas fut à la hauteur de la réputation de l'établissement. Hubert, toujours lui, trouva la conclusion qui s'imposait:
"Ce serait bien si un voilier s'échouait à Molène tous les Dimanche matin" !
Pierre LAMY |