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Julienne Convertir en PDF Version imprimable Courriel
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Août 1909. Julienne a un secret. Un secret qui la glace et la réchauffe en même temps. Un secret qui lui taraude la tête et lui réjouit le ventre. Elle ne pense plus qu’à ça depuis quelques semaines. Elle y pense le matin en faisant sonner ses galoches sur les chemins pour se rendre à l’usine de soie. Elle y pense le soir à la maison en s’occupant de ses derniers frères et sœurs.

La nichée est grande et on ne compte pas sa peine dans la famille, sa mère encore moins que les autres. Quelle sera sa réaction lorsqu’elle saura ? Julienne a des craintes mais elle ne regrette rien. Elle a tellement prié pour que Joseph la remarque et la choisisse, prié naïvement comme on peut le faire à seize ans. Elle l’admire, son Joseph, grand, la moustache carrée, le regard fier. Un regard qui porte loin, au-delà du village, au-delà du présent. Il est charretier mais il espère mieux, un travail à la ville voisine. Il n’oublie pas qu’il a dû tirer les sonnettes pour quémander de l’aide quand sa mère s’est retrouvée seule, abandonnée, avec une ribambelle de petits après lui. Il ne dit pas « mendier » car il a sa fierté, seulement « demander », mais il s’est juré que plus jamais il n’aurait besoin de quêter pour manger à sa faim.

Julienne sait tout cela et aussi qu’un tel homme ne l’abandonnera pas maintenant qu’elle s’est abandonnée à lui. Ce soir elle l’attend. Elle a prétexté un panier d’herbe à lapin à remplir et elle s’est éloignée de la maison. Elle veut l’attendre sur la route à la sortie du village, et voilà qu’il la surprend sur le chemin. Il lui parle d’un ton décidé sans la toucher. Il a tout prévu, tout réglé. - J’ai vu ta mère, je lui ai dit pour nous. On se mariera le mois prochain, notre petit naîtra chez nous. Elle est d’accord. Elle propose même de garder l’enfant dans la journée pour que tu puisses continuer de travailler. Ce n’est pas de refus. Avec mes charretées on pourrait tout juste joindre les deux bouts. J’ai bon espoir de rentrer aux « Chemins de fer », à la ville, c’est une question de temps, je dois être patient. Quand cela arrivera, nous irons vivre là-bas près de la rivière et tu n’auras plus besoin de travailler.

Julienne a jeté le panier d’herbe pour s’accrocher au cou de Joseph. Le mariage, le petit et puis, comme un mirage, la ville, la rivière… la tête lui tourne mais elle est heureuse, si heureuse ! Joseph n’a pas parlé d’amour, ça n’est pas dans ses habitudes, mais à travers la veste de drap bleu, elle sent son cœur qui bat à l’unisson du sien.

Julienne accoucha d’un gros bébé joufflu, une fille, suivie d’une seconde, deux ans plus tard. Lorsqu’une troisième naissance s’annonça, fin 1913, Joseph put enfin réaliser son rêve et entrer aux « Chemins de fer » de la ville. C’est là que naquit Simone, ma mère, juste avant que Joseph ne parte à la guerre, la Grande.

Annie MULLENBACH-NIGAY

Ce texte est un extrait de « Les opérettes d’Offenbach sont toujours à l’affiche », de Annie MULLENBACH-NIGAY.

 



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