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Fin de l'enfance Convertir en PDF Version imprimable Courriel
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Il est vrai qu’un jour l’on se réveille et c’est la fin de l’enfance ! Je voulais être maîtresse de ma vie, acquérir une indépendance vis-à-vis de ces grandes personnes qui, à mon avis, sont misérables, naïves et surtout ne comprennent rien, mais rien à rien, aux enfants.

Je n’intéressais plus personne. Ma mère travaillait à Munich, mon père était quelque part en Normandie, ma grand-mère ne voulait plus entendre parler de moi, ni moi d’elle… Ma mère avait épuisé toutes les amies qui me prenaient pour de l’argent, des colis alimentaires et ne s’occupaient absolument pas de moi ! J’avoue, j’étais infernale, n’écoutais personne, n’allais plus à l’école et passais mon temps libre au cinéma… J’en avais repéré plusieurs où je pouvais me faufiler sans billet ; il fut un temps où je voyais tous les films de la semaine… Je marchais à travers la capitale, que je finis par connaître par cœur. Je prenais un air sérieux et pressé comme la plupart des parisiens à cette époque. Personne ne faisait de lèche-vitrine, à part les uniformes verts de gris et leurs compagnes.

Enfin, ma mère réalisa que j’étais totalement livrée à moi-même et réussit à revenir à Paris, me fourrant à droite et à gauche pendant qu’elle travaillait en cherchant fébrilement une pension pour m‘y inscrire… Une chose lui avait échappé… J’avais goûté à la liberté et ne comptais pas obéir à n’importe quel ordre, généralement stupide, asséné d’une voix mordante.

Pourtant, je fis honnêtement un essai dans une pension de bonnes sœurs à Montrouge… Nous nous levions à cinq heures du matin pour une toilette sommaire dans un dortoir glacial. L’eau du broc était recouverte d’une pellicule de glace ! Puis, à moitié endormies, nous révisions nos leçons ou faisions nos devoirs dans une classe non chauffée. Traînant nos guêtres jusqu’au petit déjeuner composé d’un liquide chaud sans odeur ni saveur et de notre ration de pain pour la journée, que j’engouffrais avec bonheur sur un estomac criant famine. Puis les longues heures de classe s’égrenaient jusqu’au déjeuner, le tout dans une discipline de fer où l’on aurait entendu une mouche voler ! Mais je crois qu’à cette époque, il n’y avait même pas de mouche !

Ce qui me frappait pendant le déjeuner et le dîner, c’est le fumet délicieux qui pénétrait nos narines, au passage de la sœur aide cuisinière, qui portait les plats dans la salle à manger des bonnes sœurs ! Evidemment, rien à voir avec le brouet qui nous était destiné…
« Bonne » était un euphémisme, car je n’en ai jamais rencontré dans ce pensionnat. Revêches, jamais un mot gentil, jamais un sourire ! Je me suis imaginée que ce devait être un signe du catholicisme, car d’après mes souvenirs, le clergé orthodoxe était très doux et souriant… La preuve : à confesse, quand le pope me demandait si j’avais péché, je lui répondais toujours : « Oh oui… ». « Et qu’as-tu fait », me demandait-il de sa voix douce ?
« Tout, absolument tout, batiouchka ! ». « Bien, bien, me répondait-il, va jouer en paix ! ». Il faut dire que nous nous confessions à l’âge de raison, c’est-à-dire sept ans …
Notre pope n’aurait certainement pas mangé de bonnes choses, passant sous le nez d’enfants affamés !

Je décidai de partir en guerre contre les catholiques ! Mon grand-père, très croyant, m’avait raconté pas mal d’histoires croustillantes … Nous n’avions jamais reconnu la sainteté du pape ni son autorité…
Donc, les histoires des Borgia et de la papesse Jeanne bouillonnaient dans ma tête… Quelle femme ! Avoir pu rouler tout le clergé en se faisant passer pour un homme ! Se faire élire pape et accoucher dans la rue sur son cheval ! Ca, c’est un pape ! …

Me voici prêchant contre les catholiques et racontant avec maints détails toutes les histoires dont je me souvenais si bien et qui passionnaient les autres pensionnaires… Il faut dire que j’y mettais tout mon cœur…
Bien sûr, ma propagande anticléricale arriva aux oreilles de ces bonnes dames… Qui convoquèrent ma mère et me renvoyèrent sur le champ, sous prétexte que j’étais une fille du démon. Ma mère, ne croyant ni en Dieu ni au diable, m’a longuement interrogée pour savoir quelle bêtise j’avais encore faite… Finalement, elle décréta qu’elles (les sœurs) étaient ridicules… et nous rentrâmes à la maison, traînant ma lourde valise.

Ma mère eut une idée géniale. Prendre une gouvernante, une vraie avec d’authentiques certificats… Je me retrouvai dans nos deux pièces mansardées sans aucun confort dans la banlieue parisienne. Ma mère vivait dans une chambre d’hôtel près de son lieu de travail. Il n’y avait pas de moyen de locomotion suffisant à cette époque et le couvre-feu rendait les déplacements en banlieue très aléatoires.
Je devais donc vivre avec cette vieille femme très bien élevée, qui estimait que je n’étais pas digne d’elle et, de ce fait, ne m’adressait pas la parole et ne s’occupait pas du tout de moi... J’allais voir ma mère à Paris le samedi soir jusqu’au dimanche.

En classe, c’était l’effervescence ; nous devions faire un dessin à thème : « Le Maréchal Pétain »… J’ai eu la chance de gagner le premier prix et de ce fait, je fus invitée à un goûter à Paris avec tous les premiers prix des écoles parisiennes et banlieusardes.
Pour moi, c’était le cauchemar. J’étais noire de crasse avec un seul pull que je portais en guise de manteau, une paire de chaussettes que je n’avais pas changée depuis au moins quinze jours… Non, je ne pouvais décemment pas aller représenter mon école. Je m’enfuis rejoindre ma mère, qui me garda près d’elle, attendant que la gouvernante lui signale ma disparition…
Cette femme très bien élevée est venue à la fin de la semaine chercher sa paye.
« Si votre fille ne revenait pas, je pensais bien qu’elle serait avec vous… ».
Ainsi se termina mon expérience d’une très bonne gouvernante, n’ayant travaillé que dans de très bonnes familles avec des enfants très sages et très gentils.

Cela ne réglait pas le problème de ma mère : me mettre quelque part, loin d’elle si possible, en pension de préférence…
Je décidai de jouer le grand jeu. Partir de chez nous et essayer de vivre autonome.
J’ai tenu trois jours… C’est énorme, la ville était sous couvre-feu, rien à manger sans tickets d’alimentation. Un jour, une prostituée m’a offert un sandwich… Un autre, un garçon, m’a proposé de faire le guet. Ce que je fis consciencieusement contre un peu d’argent, qui me permit d’acheter des tartelettes à la carotte, ayant un drôle de goût mais vendues sans carte d’alimentation…

Le troisième jour, je me décidai à négocier avec ma mère mon retour à la maison. Seule condition : ne pas aller en pension. Je téléphonai à l’atelier où ma mère travaillait en lui fixant rendez vous dans un lieu neutre. Je m’approchai lentement du café où elle devait m’attendre, et je voyais dans la vitre le visage si doux de maman. Tout allait s’arranger, pensais-je… Jusqu’à ce que deux hommes inconnus me prennent sous les aisselles. J’avais beau me débattre comme un beau diable, je me retrouvai dans un commissariat du quartier : « Nous vous l’emmenons à la demande de sa mère, qui arrive ! ».
J’étais folle de rage ! Trahie une fois de plus, je répondis grossièrement à toutes les questions posées par le commissaire, jusqu’à ce qu’une série de gifles me clouent le bec …
Je décidais de jouer à la grande muette ; le mutisme est une arme merveilleuse… J’étais devenue un mur. Le commissaire m’inculpa de vagabondage et me garda dans une cellule.

La journée passa, puis la nuit. Le gardien eut pitié de moi, m’apporta un café bien chaud et me couvrit de sa capote, car je grelottais. En 1942, ce fut un des hivers les plus froids en France… et en Europe, je crois.
Le lendemain, après un nouvel interrogatoire où je me drapais dans mon mutisme (j’avais découvert une parade et n’allais pas la lâcher de sitôt), quelques coups, quelques gifles, le commissaire donna l’ordre de m’emmener à l’assistance publique.

Menottée, accompagnée de deux policiers, nous allâmes en métro à Denfer- Rochereau où siégeaient les bureaux d’accueil. Une affiche représentant un bébé, tendant ses bras et qui disait : « Maman ne m’abandonne pas ! »… Là, j’avoue que je faillis craquer… Les grandes personnes n’étaient pas seulement inconséquentes, mais méchantes, injustes, et d’une incommensurable bêtise. Mais ils possédaient tous les pouvoirs et du haut de mes douze ans je ne me battais pas à armes égales.
Les adultes étaient devenus mes ennemis. Je me sentais seule contre tous !

L’assistance publique avait ses règles, ses lois. Nous étions quarante filles dans un dortoir en attente de jugement… Je me retrouvai dans le bâtiment « prison pour mineur » (la majorité était à vingt et un ans).
Avec les grandes, car ma taille faisait de moi une presque jeune fille… C’était la plus agréable chose que j’avais entendue depuis longtemps.
Les gardes chiourmes, munies d’un bâton et d’un fouet, nous tenaient à distance. Nous devions respecter un silence parfait. J’appris à parler avec mes voisines sur le souffle en entrouvrant à peine la bouche… Elles m’initièrent aux lois de cette jungle.

Les meilleurs moments étaient la nuit quand les sirènes mugissaient et que nous étions obligées de descendre dans la cave… La surveillance relâchée, je grimpais sur une table, à la demande de mes compagnes, et dansais en chantant les chansons de Maurice Chevalier… J’avais appris les claquettes dans mon enfance, et mon numéro de « Prosper Youpla boom » suivi de … « Ma pomme c’est moi… j’suis plus heureux qu’un roi !» faisait fureur !…
J’avais une grande capacité d’adaptation et beaucoup de camarades, ce qui me permit de vivre décemment auprès de mes compagnes de malheurs…
Pour le reste, il fallait se porter volontaire pour toutes les corvées, ce qui me permettait de gratter le fond des gamelles avant de les laver et apaiser cette faim qui ne me quittait plus.

Une pauvre petite jeune fille enceinte de sept mois recevait nombre de coups de pieds dans le ventre… Essayant de protéger son bébé, elle hurlait à la mort, nous appelant à son secours… Pourquoi ? Mais parce que le père était noir et que les sévices étaient distribués avec une grande générosité… Je ne crois pas qu’elle ait pu aller jusqu’au bout de sa grossesse.
Une autre jeune fille avec laquelle je m’étais liée d’amitié, profitant de l’alerte, essaya de s’enfuir. On lâcha les chiens, qui eurent vite fait de la retrouver ! Elle fut mutée dans une prison de femmes. Ses parents étaient en Algérie. Sa grand-mère, qui en avait la garde et qui résidait à Nice, zone non occupée par les allemands, ne pouvait rien faire pour elle.
Mon amie fut accusée et enfermée – elle désirait simplement voir Paris avec une camarade.
A cette époque, il était très facile de passer la ligne de démarcation… Malheureusement, la camarade tomba malade et fut hospitalisée. Les choses se gâtèrent : demande de papier, adresse des parents, et voici comment mon amie se retrouva à l’assistance publique à l’âge de quatorze ans sous l’inculpation de vagabondage !
Est-il possible que personne ne se préoccupe du sort de ces enfants mineurs en attente de leur jugement ?

Un jour, je fus convoquée dans un bureau où m’attendait une assistante sociale. J’ai appris par la suite que j’étais son premier cas… Je me souviens que je n’ai pas été aimable, répondant à ses questions par des « ça ne vous regarde pas ». Mutisme, mais politesse malgré tout… Elle me demanda si j’acceptais de voire ma mère… Quelle question ! J’étais prête à pactiser avec le diable lui même, s’il s’était présenté… Mais, gardant une dignité de façade, j’acceptai du bout des lèvres.
Une semaine après cette entrevue, je fus convoquée au parloir. Maman était venue…
Je pouvais dialoguer, poser des questions, savoir enfin ou j’en étais.
Ma situation n’était pas brillante. Accusée de vagabondage pour le moins, je devais passer en jugement. Ma mère ne pouvait plus arrêter le processus… Elle s’était adressée à une amie parlant un français impeccable ; il faut dire que maman jusqu’à la fin de sa vie n’a jamais pu parler correctement notre langue, qu’elle avait pourtant apprise en Russie… Cela faisait partie de son folklore, mais elle n’aurait pas pu prendre ma défense devant le juge…
J’avais droit à une visite tous les quinze jours. Je savais que quelqu’un avait pris mon destin en main… Les sévices et la cruauté n’avaient plus le même impact sur moi.

A la demande de mon assistance sociale, tenant compte de mon jeune âge, je fus envoyée à l’orphelinat… pour mon bien ! Le règlement était tout à fait différent. Considérée comme « criminelle », j’étais reléguée aux travaux ménagers et à la cuisine avec interdiction formelle de parler aux pensionnaires de l’orphelinat ; nous étions plusieurs dans le même cas, soigneusement séparées pour ne pas communiquer entre nous…
Les pensionnaires nous toisaient et nous considéraient comme leurs servantes, ce que nous étions.
Les visites étaient interdites et ce fut pour moi une époque très pénible…

Un soir, on me prévint que je retournais à l’assistance publique, sans explications…
Je trouve que c’était une cruauté mentale que de laisser l’enfant que j’étais dans l‘ignorance totale de son sort. Avais-je commis une faute ? Avais-je mal fait le ménage ou les lits ? Après une nuit blanche, je revêtis mon uniforme blouse à carreaux et cape bleue nuit. Une personne inconnue m’emmena à Denfert-Rochereau, où je retrouvai avec joie mes anciennes camarades.
« Mais non, grosse bête, c’est ton jugement cet après midi », me dit l’une d’elle… Nous étions une quarantaine à passer au Palais de Justice.

Un souvenir de honte m’a poursuivie très longtemps. Pourtant ce n’est qu’un détail parmi tant d’autres : alignées par quatre, encadrées par des gardes chiourmes, hommes et femmes munis de leur bâton et de leur fouet, nous partîmes à pied jusqu’au Palais de Justice…
Je baissais la tête, ayant l’impression que tout le monde me voyait. Je me sentais marquée au fer rouge ; rien, non, plus rien ne serait jamais comme avant. En perdant mon enfance, je perdais ma dignité d’être humain… C’est à ce moment là, dans la rue, dans la honte du regard des autres que je me suis sentie le plus démunie.

Arrivées en troupeau au palais, nous avons été parquées dans une petite salle, en attendant l’arrivée du juge et des avocats commis d’office qui l’accompagnaient… L’attente fut longue. Plus de deux heures, quand enfin on nous appelle par notre nom… L’enfant ne restait que quelques minutes dans le prétoire ; en ressortant il murmurait : « coupable », maison de correction ou travail dans les fermes étaient les seules sentences… Je ne comprenais pas pourquoi mon nom ne venait toujours pas. Par ordre alphabétique, j’aurais du être appelée depuis longtemps… Je n’entendais que le verdict : « coupable, coupable, coupable ! ».
Certaines parmi nous avaient déjà eu l’expérience des travaux dans les fermes. Elles consolaient les autres et leur donnaient de bons conseils… « Surtout, fais gaffe au mari de la fermière, tous les ennuis viennent de là »… « Oui, moi c’est la troisième fois que je passe devant le juge pour mauvaise conduite, tout ça à cause du bonhomme qui me sautait dessus dès que sa femme avait le dos tourné… Là je suis sûre d’aller en maison de correction ! ».
« C’est pas plus mal », disaient les unes.
« La ferme a ses avantages, on y mange mieux ! » affirmaient d’autres voix…

J’attendais toujours l’appel de mon nom… Trente neuf « coupables » sont passées avant moi. M’auraient-ils oubliée ? Quand, enfin, j’entendis : « Bournacheff ! ».
C’était moi, sans aucun doute, qui passait en dernier. Je me précipitai dans une pièce surchauffée. Dans un coin, des hommes en noir parlaient et riaient sans s’occuper du tout de ce qui se passait autour d’eux – c’était les avocats commis d’office. Le juge, assis derrière son bureau surélevé sur une estrade. L’assistante sociale, que j’avais vue une fois, se penchait sur lui en lui indiquant des passages du dossier, le mien certainement… Devant le bureau se tenait ma mère accompagnée de son amie…
Quand le juge lui fit un signe de tête, elle fonça sans se faire prier dans l’explication de l’âme Russe, le besoin de liberté, la tradition de vagabondage, citant Tolstoï et autres classiques dont je ne me souviens plus, avec quelques trémolo dans sa belle voix ; c’était du plus bel effet. J’enfonçais mes ongles dans la paume de mes mains, sentant le fou rire monter en moi… Le juge arrêta cette brave dame dans son élan pour chuchoter avec l’assistante sociale, me posa une question que je ne compris pas tant j’étais émue, et prononça d’un ton docte :
« Liberté surveillée jusqu’à la majorité… ».

Tout le monde avait l’air ravi. Moi, j’étais complètement abrutie… J’étais la seule libérée sur quarante enfants qui me serraient la main, me félicitaient… Le tout avait durée une heure ; et nous reprîmes le chemin du retour…
A peine arrivée, je m’écroulai, vide sous le choc que je ne comprenais pas encore… Le lendemain, l’assistante sociale devait venir me chercher pour m’emmener dans une petite pension familiale à Gagny, banlieue Est de Paris, où je devais poursuivre des études normales.

J’étais censée oublier cette expérience. Repartir d’un pied nouveau dans cette vie qui m’offrait généreusement, à douze ans, une autre chance !



Natacha PENEAU

Le 14/07/02.

 



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