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« C’est la guerre », murmurait on de tous les côtés. Pour moi ce n’était qu’un mot. J’étais près de Maman… Grand-mère m’avait répudiée, mais ne sachant pas trop bien ce que cela voulait dire, je coulais tranquillement les jours les plus heureux de ma vie.
L’école était fermée, personne ne s’occupait de ce que je faisais. Je passais mon temps libre dans le jardin, ou à traîner sur le grand boulevard qui sortait de Paris vers Orly. J’observais le flot des émigrants, l’exode… J’y ai beaucoup appris sur le comportement des grandes personnes. Où sont passés les principes inculqués dans mon enfance ?
Les personnes âgées, épuisées, s’écroulaient par terre sous l’œil indifférent de la foule qui fuyait, parfois munis de véhicule ou de vélo, mais la plupart du temps à pied… Quant aux gamins, leur jeu favori : envoyer des jets de pierre sur cette masse rampante, qui n’était plus à un coup près ! Personne pour défendre le vieillard tombé à mes pieds, la tête ensanglantée, ses affaires éparpillées sur lesquelles d’autres marchaient déjà ! J’ai pu l’aider à se relever mais, hagard, il me renvoya comme une mouche importune… Je rentrais à la maison, toujours triste… C’est ça la vie ?
Dans mon jardin, c’était beaucoup plus amusant, les pigeons et les poules m’accueillaient comme leur meilleur amie, nous picorions ensemble les fruits et légumes oubliés sur les rames… Les petits pois crus accompagnés d’une fraise, quel délice !
En rentrant à la maison, j’ai tout de suite vu qu’il se passait quelque chose de grave ! « L’école organise l’exode des enfants », me dit ma mère, « demain matin tu dois te présenter dans ta classe, d’où vous serez envoyées dans le sud de la France ». « J’ai préparé ta valise. Viens voir ». C’était encore un coup monté des Grands qui préviennent, on ne sait pourquoi, les enfants au dernier moment des événements importants de leur vie ! Il faut savoir s’adapter... N’ont-ils jamais été des enfants ? Parfois je me le demande.
Le lendemain je me retrouvai dans ma classe. On nous appelait à tour de rôle pour remplir des autocars qui attendaient dans la rue adjacente. Je me suis collée près de deux sœurs habitant dans ma rue, avec lesquelles j’allais souvent en classe… Ainsi j’étais en pays de connaissance.
« Tout le monde a de l’eau et de la nourriture ? Nous arriverons probablement tard ». Evidemment, Maman avait oublié, mais j‘avais trop honte de le dire ! Et nous voici parties sur les routes cahotantes de l’exode ; c’est mon tour, pensais-je. Le trajet fut très long.
Je m’étais endormie dans le car quand nous arrivâmes dans un village de la Nièvre… « Vite, vite dehors, dans le bâtiment de la mairie, juste en face ! ». Une grande salle. Les tables étaient réunies au milieu, entourées d’une foule de villageois. En entrant il fallait grimper sur les tables. A l’énoncé de nos noms les mains se levaient et nous redescendions pour suivre la famille d’accueil qui nous avait choisie… Une vraie foire à bestiaux ! Je fus prise par des épiciers avec deux autres camarades.
Epuisée, assoiffée, affamée, je m’écroulai sur une paillasse dans le grenier qui devait m’héberger tout le temps de mon séjour…
« Tu as vu ? La Russe travaille autant que les deux autres ! A elle seule elle abattra tout le boulot ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Je restai seule dans cette famille Picard. Ma vie fut très différente de tout ce que j’avais vu jusqu’alors. Le matin, j’allumais la cuisinière et le grand poêle du magasin. Puis j’allais chercher le lait à la ferme distante de plus d’un kilomètre… Je devais remplir les seaux à la pompe, puis mettre l’eau à bouillir, après quoi je passais à la boulangerie où je recevais un quignon de pain et je filais à l’école ! Une matinée bien remplie, en somme… A l’heure du déjeuner j’avais quartier libre. Je faisais mes devoirs et mes leçons en vitesse car le soir, le travail tombait sur moi comme la misère sur le pauvre monde ! Au dîner, assise près de la porte avec une gamelle en fer sur les genoux, j’attendais que l’on veuille bien me lancer à manger quelque chose… Mon ami le chien était aussi mal loti que moi. Il se mettait contre mes jambes pour éviter les coups de pieds que je recevais à sa place…
« La Russe, la sale Russe ! ». J’ai appris que nous étions l’ennemi dans cette guerre contre les allemands… Papa étant un héros de la guerre de 14-18 et de la Révolution russe, je ne pouvais faire moins que lui… Donc je travaillais de toutes mes forces en supportant toutes les avanies. J’avais des plaies aux genoux et au coup de pied qui ne guérissaient pas… Mes nattes furent coupées avec les ciseaux de cuisine, et j’avais une bouille de hérisson… Plusieurs personnes du village devaient me plaindre, car je les entendais dire aux Picard : « vous ne l’emporterez pas au paradis ! ». Cela dura près de neuf mois…
Un jour, en revenant de l’école, je vis une dame inconnue dans l’épicerie qui avait l’air de m’attendre… Dès le premier coup d’œil, elle me dit : « va chercher tes affaires, on s’en va ! ». C’était une assistante sociale, qui venait constater les mauvais traitements que je subissais. Les Picard essayaient de se justifier. Je rasais les murs, rassemblant mes maigres hardes. L’assistante sociale ne disait pas un mot, elle avait un visage sévère qui ne me rassurait pas sur mon avenir proche.
Elle me prit par la main et nous partîmes très vite… Aussitôt, elle me regarda avec un sourire d’une profonde gentillesse, mêlé de pitié… Nous prîmes l’autocar jusqu’à Nevers où nous dormîmes dans un hôtel et, le lendemain, le train. J’adore le train, le bruit ensorcelant de la locomotive, être bercée, doucement… Après les brutalités des derniers temps, c’était comme un paradis sur terre, surtout quand j’appris que nous allions à Paris chez mes parents…
A notre arrivée à la gare, ils étaient tous là… Grand-mère, Grand-père, Maman, peut être même Papa. Je passai de bras en bras, d’embrassades en embrassades, de pleurs en pleurs… Je ne revis jamais l’assistante sociale qui m’a sauvée de l’enfer.
« Pauvre, pauvre petite, qu’ont-ils fait de toi ? ». J’avais envie de pleurer de peine et de joie à la fois. Enfin j’étais revenue.
J’avais neuf ans.
C’était mon exode à moi !…
Natacha PENEAU
Le 06/11/01.
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