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Les bons points Convertir en PDF Version imprimable Courriel
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Je fus très impressionnée quand j’ouvris la porte à deux gendarmes en uniforme bien guindés…

« Grand-mère, grand-mère, c’est pour toi ! », m’écriai-je, étant sûre que c’était pour elle et non pas pour moi ! Elle accourut, légèrement essoufflée, commença à parlementer et m’envoya immédiatement dans ma chambre. M’ayant repérée dans un coin, essayant d’écouter la conversation, elle râla… J’allai dans ma tanière, traînant les pieds… Avez-vous remarqué comme les grandes personnes ont toujours tendance à vous mettre de côté dès qu’une chose imprévue arrive ? Et voilà... Le soir, je fus envoyée à nouveau dans ma chambre après le dîner !

Les adultes tiennent des conciliabules à des heures pas possibles ! C’est le moment où, habituellement, grand-père me lit un conte de Pouchkine, moi blottie sur son divan… Malgré tous mes efforts, je finis toujours par m’endormir ; je sens qu’il m’emporte dans ses bras sur mon lit où je peux finir ma nuit jusqu’au lendemain, l’âme en paix …

Une soirée, bouleversée, je prends mon nounours à qui je raconte tous mes malheurs ! Dès le matin, grand-mère, très énervée, m’emmène dans un magasin essayer d’horribles blouses noires. Elle les voulait absolument longues, car ce n’est pas séant pour une fillette de bonne famille de porter des vêtements au dessus du genou… Et blablabla, et blablabla… A vrai dire je ne comprenais pas grand-chose à cette conversation, car le français était interdit à la maison, où nous ne parlions que russe…

« Elle aura toujours le temps d’apprendre le français », disait Grand-mère. « Mais le russe ? Au moins elle ne perdra pas ses racines ! »... Je ne suis pas un arbre et je n’ai pas de racines … Comment ferai-je pour courir aussi vite ? Faire du patin à roulettes ? etc., etc. … Mais je pense qu’il fallait mieux me taire, l’humeur était au noir fixe… « Demain, tu te lèves de bonne heure. Tu iras te coucher aussitôt après le dîner ». Malgré le regard suppliant jeté à Grand-père, rien n’y fit…. Encore une soirée de perdue !

Le lendemain, affublée de cette horrible blouse me traînant aux mollets, mes nattes bien tressées, nous attendions dans l’entrée : quoi ?… Coup de sonnette – les gendarmes d’hier ! Grand-mère mit ma main dans la leur en me disant que je devais les suivre… « C’est la loi ! L’école obligatoire à l’âge de sept ans », dit un des gendarmes. « C’est contre mon gré », leur dit-elle. « Je donne à ma petite file une éducation parfaite ».

Je suivis assez confiante les deux gendarmes qui m’emmenèrent devant un établissement gris, sale et loin d’être accueillant ; là mon cœur s’est mis à battre et je serrais très fort la main qui me tenait. La porte s’ouvrit et l’on me poussa gentiment à l’intérieur de ce que l’on appelle l’école communale. Des jeunes filles s’emparèrent de moi et me conduisirent dans une classe où tous, debout, attendaient la maîtresse.

Je ne comprenais rien, levais la main avec les autres, probablement à contre courant, ce qui suscitait de grands éclats de rire… J’ai retenu mes larmes jusqu’à la récréation. La porte menant à la sortie était entre ouverte et je pris mes jambes à mon cou pour me sauver au plus vite. Vite… La place du Petit Ménage à traverser, après tout droit et je me retrouverais à la maison !

Hélas! Les grandes filles coururent derrière moi, beaucoup plus vite... Elles me rattrapèrent en riant. J’ai eu juste le temps de traverser la place ! Je fus emmenée dans le bureau de la directrice qui, tant bien que mal, m’expliqua le fonctionnement de l’école… Je compris qu’à 16h.30, je serais à nouveau libre de rentrer chez moi. De son côté, elle constata que je n’étais pas complètement ignare… Voyant que je connaissais les chiffres, elle essaya les lettres ; ce fut plus compliqué car je savais lire et écrire en cyrillique, mais je ne connaissais pas l’alphabet latin. Beaucoup de lettres se ressemblent... Je lui montrai celles qui m’étaient familières.

Le résultat fut probant. Je fis trois classes en une année pour me mettre à niveau… Parmi les élèves, je n’ai pas eu de camarades… Etrangère ne parlant pas la langue, habillée d’une façon bizarre, avec deux longues nattes qui balayaient mes fesses et sautant les classes en cours d’année... Donc « chouchoute », quelque part ! L’école de la vie fut rude… pour moi !

Grand père venait me chercher tous les samedis pour m’emmener faire quelques tours de manège et je rentrais, le tenant par la main, me sentant fière et protégée…

Dans une des classes, la maîtresse donnait des images pour bonne conduite. Cela n’a pas fait mouche à la maison. Par contre, dans la classe suivante, ce furent les bons points qui nous servirent de récompense… Grand-mère pensa certainement que c’était plus sérieux et digne d’intérêt… Une semaine, j’en récoltai dix, quantité énorme ! Grand-mère m’annonça que, désormais, il lui fallait dix bons points par semaine si je voulais voir ma mère !… J’ai eu beau lui expliquer que c’était impossible, rien n’y fit. La semaine suivante, j’ai appris par cœur toutes mes leçons, je m’appliquai au maximum, j’arrivai même à me tenir tranquille sans bavarder entre les cours, ce qui pour moi était le plus difficile ! Mais le plus grand des sacrifices… J’ai eu quelques bons points, mais pas les dix… Grand-mère comprendra, elle aura pitié, elle ne me privera pas de Maman !

Quand j’eus étalé ma maigre récolte de bons points devant ma grand-mère :
« Bien, bien… », me dit elle, « dimanche tu n’iras pas chez ta mère ! ».

A vrai dire, je pensais qu’elle changerait d’avis… Guettant par la fenêtre, je vis ma mère traverser la rue. Un peu plus tard la sonnette retentit dans l’appartement. J’attendais dans ma chambre, espérant à chaque instant que Grand-mère m’appelle ! La porte palière claqua et mes larmes coulèrent sans aucune retenue… Je vis ma mère retraverser la rue, puis s’arrêter et me voyant à la fenêtre du premier étage. Elle me fit de grands signes… Je ne pouvais plus retenir cette fontaine de larmes, et lui envoyais de grands baisers à travers les vitres embuées de mes pleurs… J’aurai mes dix bons points la semaine prochaine !

Lundi, l’école recommença et je refis les mêmes efforts pour gagner quelques bouts de cartons verts qui seraient la permission de voire maman… Une journée de bonheur pur et tant attendue. Vendredi à nouveau, quatre ou cinq bons points, pas un de plus… A la récréation je me faufilai dans la classe et, sans honte, morte de peur, je plongeai mes doigts dans le cartable de ma voisine. Dans sa petite boite en fer blanc, il y avait les bons points manquants… Je les pris sans vergogne et me précipitai dans la cour de récréation, me mêlant aux autres élèves.

Le soir j’étalai mes dix bons points sur la table de la cuisine.
« Tu vois, quand tu veux, tu peux … »… « Voleuse », murmura ma conscience…

Mais je vis Maman le lendemain…


Natacha PENEAU

Le 27/10/01

 



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